Quatuor JOlene V1



Cette idée d’un Supplément aux paradigmes de la fille centrale
(une réflexion d’Arena) me vint à l’idée en écrivant le Missing Chapter. La fille centrale existe, comment la définir? J’écrivis des textes raisonnables (quelle folie!), moins raisonnables et franchement déraisonnables. Hélas, nulle échappée vers la folie, pas de délire organisé, keine Einfall tombante, la fille centrale se dérobait. Normal! Je n’avais que l’intuition de son existence. Bien sûr la huitième loi de la NiouPhile me donnait raison: si je la concevais elle existait quelque part. Mais cette putain de loi ne me disait ni quand ni où.

Ça me faisait une belle jambe!

J’écrivis en urgence à Umberto Eco, Dante et d’Ormesson pour réclamer de l’aide, c’était un vieux et stupide réflexe. Ils n’avaient jamais rien su de tout ça. J’étais le plus avancé. C’est-à-dire le plus paumé. Je tirai ces missives à la corbeille. Eco et Dante ne connaissent rien aux femmes (ce qui pose un problème identitaire à propos du séducteur italien), lisez un peu Le Paradis et Le Pendule de Foucault
; d’Ormesson ne connaît que la passante, soit un fragment de la fille centrale. Mais il semble l’avoir perdue de vue. Il m’eut fallu Rimbaud mais ce mufle s’était tiré. Quand à Borgès mon idole, mis à part sa Béatrix Viterbo qui généra un infini, y’a photo.

La fille centrale pouvait très bien n’être qu’un microclimat dans mes fantasmes mineurs. Même mon Père, si attentionné dans les moments de grand doute, ne me donna pas le moindre coup de pouce. Je guettai des éclairs à l’horizon, un volcan rouge surgi du lac de Genève, l’arrivée de Keelo-È-Ha la tueuse hawaïenne, le choc râpeux d’une fatale plaque tectonique sous le lac du Bourget ou des cieux romantiques à la Eugène D* mais rien ne se produisit, rien que du maussade, du stratus de la cuvette genevoise. La nuit venue Stef (en) Berne manqua de m’achever avec son émission Arène (comment ose-t-il utiliser un nom qui pourrait lui être si fatal
?) au cours de laquelle il eut la naïveté de papoter sur la beauté des filles, top ou pas top, taille 34 ou 32. Je réalisai à quel point les mecs étaient paumés devant l’émergence du féminin, privés de repères, incultes, babillards, errant dans les menstrueuses poubelles de l’histoire contemporaine. Des mésosexuels, rien de plus. Et encore… N’importe couac. Je détruisis mes essais avec rage, eux aussi étaient consternants de bêtise et de prétention.

Pourtant, j’avais écrit
L’été, Jolene d’un trait, avec facilité et plaisir en juillet/août 2006. C’était venu avec une agréable continuité, mes personnages m’avaient guidé au long de ce projet complexe.

JO

Comme la fille centrale se refusait à moi, je décidai de faire un break et d’aller, avec ma copine Paragua la Noire, voir une sottise, un film, Le diable s’habille en Prada; une production jugée, pesée, classée, condamnée d’avance, une stupide comédie nouille orquaise dont j’avais vu le trailer. Rien qu’une mini dose d’entertainment, whadelse? Et pourtant, la lumineuse jeune première, Anne Hathaway, avec son irrésistible sourire plein de dents, me parut d’un bout à l’autre être une assez proche représentation de la fille centrale. Délire! Je chutais non seulement dans le contingent et les arts mineurs mais - pire! - dans la comédie sentimentale américaine. Revenu en mes appartements je contrôlai ma tempé, .357, rien que du normal. Il était temps que je cesse d’écrire. Je me sentais pauvre devant Manküngriff’, ce type trop top (3T) qui était parvenu à s’élever, volant toujours plus haut, sans répit, jusqu’à l’impossible.

Pasted Graphic

Quelques jours plus tard, toujours à sec d’inspiration, je reçus la visite de deux chercheurs des Universités de Berne et Zuerich, les Dr Irène Schubiger et Johannes Gfeller. Quel plaisir! Ces esprits de Suisse allemande, que trop souvent je brocarde, étaient honnêtes et chaleureux. Je les trouvai créatifs et sérieux dans le vrai sens du terme. Nous autres les francophones de tout poil ne savons plus mêler l’esprit de sérieux et la créativité. Contre quoi se battait la NiouPhile? Contre le jargon et les pensées volontairement obscures.

Je réalisai toutefois que, pendant un entretien de plus de deux heures portant sur les œuvres des pionniers de la vidéo dans les années soixante-dix - celles de Geneviève Calame notamment - je traçais mentalement des cercles et surfaces distordues qui se chevauchaient. Je n’y attribuai pas d’importance sur le moment. Mais au réveil, le lendemain, je compris que c’était peut-être la solution à mon problème de fille centrale. Une table circulaire de vérités. J’avais vu ça dans
Contact où des pages de codes extraterrestres se lisaient par transposition dans une dimension supplémentaire. Le lieu géométrique où pouvait se lire la fille centrale m’apparut comme une sphère ou - pour le moins, un ensemble d’ellipses voire de torsions.
La fille centrale ne pouvait s’inscrire que dans un cercle, vous connaissez déjà ma conception à ce propos, la femme est de nature infinie, l’expression de la chute des anges (angles), elle possède une infinité de côtés, elle est circulaire.

Je suis un type têtu. Je m’obstine, je vais au bout de mes projets, de mes délires et de mes inconséquences. Il m’eut été plus facile de récrire
El Aleph de Borgès que de définir cette foutue fille centrale. Cette conne me rendait modeste, je n’étais pas habitué à de tels sentiments. Je bâclai mon petit-déjeuner, me précipitai sur mon MacHiBook, traçant cercles et ellipses hâtivement superposés. En même temps je prenais des notes au crayon sur quelques épreuves laser de ce bouquin qui traînaient là, l’élan venait. Vers les onze heures je disposais d’un schéma que je décidai de nommer « Ensemble des filles centrales apériodiques en table de Mendeleïev ». Mais que fallait-il substituer aux orbites électroniques? Y avait-il une fille avec un seul électron planétaire? Une hydrofille? Y avait-il une fille lourde, une transuranienne? Les classer dans un ensemble structuré n’était à l’évidence qu’un vœu pie, filles centrales un pluriel inutile, apériodique indiquait que mon classement serait naturellement instable, en mutation perpétuelle et Mendeleïev ne me fournissait rien de plus qu’un cadre de base, une caution (soyons honnêtes) car l’esprit, le code de base humain, est incomparablement plus difficile à ordonner que les éléments chimiques. Dans la mesure où il est ordonnable.

Je disposais de concepts et de termes aussi foisonnants que désordonnés. Je vous en note quelques-uns, sans syntaxe. Ne me faites pas chier sur les détails
: mettez-vous des points-virgules au vent du Nord?

{{{ La fille centrale était
: banale, vierge (au sens de non fécondée), trou noir, répulsive, équidistante, méconnue, conditionnelle, vecteur, aleph, rares lignes de code, évidence (sans conscience réflexive), jeune, ancienne, elle ne savait pas qu’elle était la fille centrale, n’appartenait à aucun milieu social défini, bête (au sens rimbaldien), étape, passage, originelle, destructrice, intellectuellement inclassable, traquée par les monothéismes, indestructible, importance de jouir en métasexuelle, elle déverrouille, perçue plus ou moins bien par les poètes, mal par les philosophes à l’exception de Schopenhauer qu’elle acheva sans pitié, pouvoirs fabuleux dans un delta de temps, point de perfection, la vierge (fille centrale) est un portail énergétique, un attracteur étrange, le puits de potentiel de la race et les femmes ont à vivre avec ça, experte en synthèse de phéromones (les hormones d’une très jeune fille sont la fameuse Fontaine de Jouvence, eau à boire de préférence au vagin mais l’arme phéromonale fonctionne à des mètres, sous le vent…), aveuglante/diaphane, paroptique, entre sans frapper, celle qui ne délie jamais, qui envahit vos pensées, l’impénétrée, Impérative, éphémère/immortelle, se reproduit à une vitesse inimaginable, ubique, partie d’un tout, essaim, racines d’une racine unique dans la terre, invisible, à l’écoute de, la fille centrale à condition qu’elle soit non seulement vierge, mais essence de la virginité, c’est-à-dire refus, passant une fois dans l’existence de tout homme, programme de base, code fondateur générant d’autres lignes de code soit la séduction, sous une infinité d’aspects, potentiel homosexuel variable, subliminaire, oscillante, impitoyable, imprévue, prédatrice, phare, parlée.}}}

Et merde
!

Mille mots plus loin je m’écroulai de fatigue, me disant qu’il ne fallait livrer que les guerres que l’on peut gagner. C’était loin d’être mon cas. Et cette salope primitive (au sens géométrique forme première) me narguait, à l’orée de ma conscience, subliminaire, elle savait que j’étais sur le point de la débusquer mais rien de plus. Ça pouvait durer éternellement. Me souvenant de la méditation d’Arena je finis par penser que pour la voir il fallait être, soit une femme soit mort.

jolene shortsclair

Il ne me restait vague un indice: Anne Hathaway. Je la trouvais très belle et assez plausible. Qu’est-ce qui m’avait poussé à lui prêter les qualités d’une fille centrale? Le fait qu’elle occupe le devant de la scène toute la durée du film? Nononooonooonnn… C’était une explication sommaire, insatisfaisante. J’eus alors l’idée d’utiliser d’autres films pour affiner ma vision. Leeloo, dans Le Cinquième élément est - par définition - la fille centrale: elle est la vie, elle sauve le monde en lui donnant un sens. De plus elle est vierge dans le 99,876 % du film. Mais ça ne marchait pas. Elle était trop froide. De même, la merveilleuse Lena Olin dans Havana était une femme clef mais pas la fille centrale. Trop de drame humain contextuel. Une surprenante semi-inconnue, Elisha Cuthbert, s’en approchait bien dans The Girl Next Door alors qu’aucune des super-héroïnes américaines ne pouvait prétendre à ce titre, elles n’étaient que des Toons. On oubliait Jennifer Lopez et Garner et même la superbe et maigrichonne Keira Knightley avec sa mâchoire carrée très à la mode outre-atlantique. Uma Thurman? Excellente mais pas question! La fille centrale, même si elle exécute souvent le mâle en approche, n’a rien d’une amazone ou d’une tueuse moderne. Je pense que Marion Cotillard s’en est approchée dans Taxi I mais le scénar la dissimulait trop. Quel dommage que Tim Burton ne lui ait pas taillé ce rôle sur mesure dans Big Fish, un univers très propice à cette quête. Je sentais bien Ashley Jude dans Someone like you. Elle touchait à la qualité centrale mais n’avait pas le temps de la laisser paraître en elle, trop dérangée par Marisa Tomei qui elle, dans Guru, était assez centrale, mais un bref instant. Merde encore! Les filles centrales ne se trouvent pas toutes à Manhattan! Nicole Kidman dans Eyes wide shut montrait quelques traces de LFC à l’oppposé de Scarlett Johansson qui était très centrale dans The Island sans oublier, avant elle, Carré Otis dans l’Orchidée sauvage. Ça se resserrait. Je me souvins de Mía Maestro incarnant Elena, dans Tango de Carlos Saura. Ça, c’était fort. Oui! Ca se réchauffait.

Cela dit, le cinéma et la littérature ne me menèrent à aucune solution. J’étais planté, buté, perdu.

Une constatation s’imposa alors. Après avoir vu
Le diable s’habille en Prada j’avais reçu le dévédé de American DreamZ. Je craignais le pire mais je fus très intéressé. Une savante histoire de tévé réalité et de sélection naturelle. Avec l’habituelle sauce cucunationoromantique américaine. Toutefois je décodai que la fille principale du récit, Sally, n’était pas centrale. Et je vis clairement pourquoi. Pas qu’elle soit une énorme salope. Son rapport à l’argent. Ça me permit d’ajouter une pierre à cet édifice fragile, la fille centrale, telle que je pouvais l’entrevoir, n’avait aucun rapport à l’argent. Ah!

Le pouvoir c’était elle.

Je trouvai ça illuminant
: depuis le temps qu’on nous les broutait avec la femme troc, origine des valeurs monétaires et - sans trêve - avec l’usage commercial des filles broyées par la machine pub, je pouvais clairement établir que mon entité, infiniment plus ancienne que la médiocre société du profit, détenait un pouvoir que l’argent ne pourrait en aucune façon contrôler. Celles qui entraient dans son système n’étaient pas ou plus centrales. Ça donnait aussi une minuscule logique à mon jugement sur Anne Hathaway et quelques autres dont le rôle, justement, était de s’affirmer en rejetant le monde de l’argent. Bon, ce n’est qu’une comédie…

Je réaffirmai timidement quelque chose que j’avais connu, en quoi j’avais cru et que je trouvais si naturel qu’en parler était une provocation futile.

La fille centrale existait.

Je sus dans l’instant qui elle était. Vous serez déçus
: elle était un message. Le même que celui de Master Voice. Un message de reproduction autorisant toutes les cultures. Elle était cette qualité qui investit une fille, à un moment donné, lui conférant tous les pouvoirs. Elle était la vie, l’obligation de reproduction qui s’augmente en se refusant. Ses pouvoirs dans la sphère humaine - et peut-être même au delà - étaient immenses. Elle les perdait vite. Les hommes marqués par elle étaient formatés à vie.

Quand j’ai présenté à des amis les premiers tirages de ce livre ils m’ont demandé: «Ça parle de quoi?». Sur le moment je n’ai su que répondre. Il me semblait, dans la proximité, que le livre était une soupe bouillonante de thèmes divers, peut-être même sans rapports voire irréconciliables. J’ai bafouillé quelque chose à propos de la NiouPhile et d’un quatuor, deux nanas, un dragon et un philosophe. Avec un peu de recul j’ai soutenu que le thème du livre était
La Faille. Le chemin nécessaire, le pays où l’on n’arrive jamais, la mort.

Nous trouvons souvent le sens de nos œuvres après les avoir écrites, terminées, peaufinées.

Je finis par penser que la source de ces lignes n’est autre que
La Fille Centrale. (FC, LFC). Ce n’est ni Goethe ni Schopenhauer qui me contradiront. Elle leur en a fait baver. La FC n’est ni bonne ni mauvaise. Elle est jeune. C’est souvent une garce. Souvent? J’amerais oser dire toujours… Bécaud la décrit dans La revolucione! Et Ferré dans La Tze Nana. Elle se contente d’être cette faille de moindre résistance par Qui coule la vie. On la reconnaît toujours quand elle danse, même si on ignore son titre. La fille qui danse se trahit. Elle vaporise son essence tout azimuts. Plus elle est banale dans la vie courante plus elle se transfigure. D’où tiennent-elles ces codes de gestique irrésistible? On ne sait pas, on prend ça en pleine poire. Les boîtes, les discothèques sont le grand portail de la Vie qui se révèle. C’est sans doute pourquoi j’ai situé un chapitre de Jolene dans une discothèque.

Finalement, passé le choc post-natal, passé l’effort d’un texte que l’on espère final, je vois que le modèle de ce livre est une tragédie grecque. Deux semi-humaines, la mort et la lumière, un dragon et un philosophe, avec la mort en prime, la mort et le destin de la Machine Vulverine, quoi de plus Hellène? La destinée du monde s’accomplit dans la banalité d’un lieu jet-set comme dans les ors poussièreux du Collège de France. Le dragon? C’est le récitant. Même s’il tire le coup des coups avant le point d’orgue(asme).

Je me souviens d’un rêve que j’ai fait vers les trente ans.

Je voyais un essaim d’âmes masculines flottant au-dessus de la planète. Et à sa surface des arbres dont les branches flottantes et tendues semblaient vouloir aspirer ces âmes venteuses. Une voix dit que « L’homme est énergie, la Femme pouvoir. » Ça a marqué toute ma production. Je voyais les énergies masculines attirées par les arbres femmes, descendre vers la terre, se mettre à la masse féminine, être absorbées. Certaines recrachées dans la gorge des volcans.

D’où le titre de ce roman que je n’ai jamais fini :
Histoire des femmes, des volcans et des fleuves au cours imprévisible.

Je rangeai mes notes sans aucune conscience de l’intérêt de ce texte. J’avais peut-être vaticiné, été embarqué dans d’agaçantes palinodies? Une recherche, un rabâchis, une nostalgie ou le dire d’un voyant? Une annexe de Jolene en tous les cas. Bof! On verrait bien. Il ne me restait plus qu’à faire usage de la technique de
Contact pour vous dire ce que réellement je savais.

La fille centrale existe.
Si vous voulez vraiment accéder à son essence descendez dans la rue. Vous pourrez la croiser. C’est peut-être cette étudiante qui passe ou votre femme de ménage. Si vous êtes aussi paresseux que je le crois, alors, utilisez une facile magie. Il n’existe pas dans le commerce de
Nes Fille Centrale. Ce serait trop con de verser un peau d’eau chaude sur une poudre brunâtre verdad? Et de voir la FC enfin révélée se résumer à une poudre grise, tirant sur le vieux caramel.
Cette fille tellement improbable qui nous entoure, celle que nous sentons plus que nous ne la voyons est quand même quelque chose de plus que Schocho et Fredo, vous en conviendrez.

Mais voici le parfait shortcut : disposez les calques de la page suivante dans le bon espasme de géométrie foutrale. Les lettres se recombineront d’elle-même et vous saurez.

Vous saurez et… Vous mourrez.
Avec deux airs.


Bien fait!