Single
La
Déesse de Grattavache
(sortie
juin 2008)
Dans cette page :
Quatrième de couverture
La Table des matières
Extraits
choisis
Réactions de lecteurs
Quatrième de couverture
Ce
matin j’ai fait une connerie. Pour emmerder Dali, j’ai
déplacé le centre de l’Univers.
De Perpignan à Grattavache (Fribourg). Je pensais que ça ne
marcherait pas mais cette foutue huitième loi s’en est
mêlée. Je me suis dit que ça passerait inaperçu, comme les
bonnes résolutions de l’Amérique, mais que
non !
Une très belle jeune femme, sans nom, a investi
Grattavache. Paris Hilton est abattue. La série Star Trek
s’écroule. Les friqués se font descendre en masse par un
mec qui signe
le chef d’orchestre et
une mystérieuse exécutrice en casquette Breitling (avec une
longue visière). On arrête Salman Rushdie et on éclaire le
monde de l’immobilier genevois. Wow !
Bouchez-vous le nez. Si seulement ça se limitait à ça…
Débarque une fille sublime qui se nomme Diamant Noir. Veut
pas révéler son nom avant la fin du livre, tout ce qui
l’intéresse est de m’exciter et de me frustrer à mort. Ah
les filles… Nous découvrons le plaisir de spinner une
Déesse et descendons vers le centre de la terre. J’en
passe. L’acteur principal c’est mon pote Claude Perret,
grand éleveur de setters irlandais, qui risque sa vie au
terme d’une aventure inouïe autour du monde avec celle
qu’il a baptisé la Déesse de Grattavache. Tout ça pendant
que mon nouveau pote Jésus est en marche dans le pays
romand. La prochaine fois qu’un connard dira que
Perpignan
EST le
centre de l’Univers abstenez-vous de le contredire. Et
faites gaffe, ce livre bourdonne de réalités proches,
séduisantes et dangereuses. Vous n’êtes pas censés être au
courant…
JG
La
Table des matières
TrangeIntro
9
La Présence 11
Un bon début 13
Je ne bande pas :
ça alors !
19
Histoire de Centremont 21
Le chef d’orchestre 27
Telluride 33
C’est horriblement facile pour une jolie fille 39
de refroidir un mec 39
La Déesse spinne Claude 45
Paris, Karl et Pareto 49
Le casting Sombrepotim 57
Je ne bande pas encore… 65
Voulez-vous spinner avec moi ?
69
USS Enterprise vs Grattavache 77
Frappe terce 83
Arrestation de Salman Rushdie 91
Le syndrome du Bernard-l’Ermite 97
Un peu de physique 103
Qu’est-ce que t’as aux mains ?
111
Prélude à l’après-midi d’un Claude 117
Quarte frappe à Sonora 119
Dans lequel Claude s’amuse avec la huitième loi 123
Ce que dit Jésus 127
L’impossible dénonciation 133
Voyage au centre de la terre 139
Un plaisir simple 145
Trois méthodes pour devenir un Temple 147
Une fille brillante 157
Voyage au centre de la mère 161
Le grand pardon ou frappe quinte 169
Jésus se barre 173
D’une Déesse l’Art 175
Ça ne saurait tarder… 179
Les visiteurs 181
Itinéraire d’un enfant sacré 187
J’écris pour que l’été revienne 191
Les jambes nues dans une robe de coton bon marché 193
(Frappe sexte) 193
La terre tourne toujours 199
Maître du crime 203
En chair et en chaire 207
Je me fais du souci… 213
En Chaire et en chair 215
Le Virus 221
Postmodernisme à Grattavache 231
La valse des mirages 235
L’immobile chute des Bouddhas 241
Le Pirate et l’Acrobate 243
Eco l’admirable 253
Paso doble 255
Le bouton rouge 263
De vous à moi… 269
Ceux qu’on passe sous silence 271
Claude prend position !
279
Putain je crois que je b… 287
Comment stopper un tricératops au galop 289
Qui était Diamant Noir 293
Ananké et le crucifié de Grattavache 305
Qui était la Déesse 309
Quelqu’un avait sonné à ma porte…
315
Extraits :
Un
bon début
- Ils
viennent d’abattre Paris Hilton, fit Diamant Noir d’un ton
égal.
Ça me posait une masse de problèmes. Vous expliquer qui est
Diamant Noir, comprendre ce “ils” à la place d’un “on”, le
terme “abattre” en place d’assassiner et même ce que
j’avais écrit dans l’Été Jolene, que cette nane ne valait
pas la balle d’un tireur d’élite.
- Sniper ? fis-je pour me donner le temps de réfléchir.
- Honhon, du .22, un tir de proximité. Elle sortait d’une
party de chez les Schuyler, à NY, Park !
Elle tapota quelques codes sur son quadricoeur SuperMac et
ajouta
- Ça n’a pas l’air de te surprendre, Jacques André.
- Sûr que je ne vais pas la regretter, fis-je, mais
j’aimerais bien savoir qui on a descendu. La fille ou le
symbole ? Tu sais très bien que cette question m’a toujours
travaillé. Je penche pour le symbole, cette nana en soi ne
présentait aucun intérêt. Juste agaçante. Si c’est le
symbole, c’est un bon début.
- Tu as un alibi ? rigola-t-elle.
Telluride
{...} toute la machinerie ultra-sophistiquée se mit à
vibrer. Les compteurs s’affolaient.
Claude ne bronchait pas. On faisait dans le fantastique ?
Parfait ! Une chaudière ou une pompe à chaleur ne pète que
pour des motifs bassement contingents. Il ne risquait, sur
le plan physique, absolument rien. Une énorme salamandre
qui ressemblait au maître de Cadaquès glissa mouillée entre
ses jambes. Des remous de flammes l’entourèrent sans le
brûler. Il y avait sur une paroi une existence de plasma
qui coulait en direction du sol, ça ressemblait en fait
beaucoup au tableau de Dali sur la gare de Perpignan.
Claude connut une extase. Les extases, ça ne s’explique
pas. Ça ne se rationalise pas, ça se boit, ça s’absorbe, ça
se gueule, on s’osmose avec et on regarde, après, ce qui
reste. Des cendres, éventuellement. Un autre homme, qui
sait ?
Sur quoi, interrompant l’envol de notre héros, une jolie
voix féminine fit descendre Claude de sa transe et de
plusieurs octaves. Les femmes, vous allez le voir, ont une
très fâcheuse tendance à saboter le magique quand ce n’est
pas le leur.
- Hé… Tu pourrais m’aider à me dégager ?
La Déesse avait une jambe prise sous un large tube de
plastique qui s’était tordu dans ce tremblement de réalité.
La jambe était fort belle, apparemment
intacte, mais prisonnière.
- Ho ! Mais bien sûr, fit Claude qui était avant tout un
homme pratique, attends voir que je trouve un manche
solide…
Elle le dévisagea avec de grands yeux
inquiets
La
Déesse spinne Claude
- Quelle
horreur, s’écria Claude, c’est ça l’Amérique ?
- L’Amérique, La cité des Anges, Hollywood, oui, j’en ai
bien peur.
- Mais c’est la zone ! hurla Claude. Même dans la banlieue
d’Aigle on ne trouve pas de telles horreurs. Il vit une
bande de jeunes noirs sortir d’une armurerie, les bras
chargés de paquets de cartouches.
- Ici, on parle de suburbs, susurra la Déesse (qui n’avait
toujours pas de nom,
comme Diamant Noir d’ailleurs) et c’est la matière première
de LA.1
- Elle Hé ? fit
Claude, et ça c’est quoi ? La maison de Don Quichotte ?
Il désignait une sorte de palais à l’espagnole, dominant
cette mer de taudis. Un machin assez quelconque, murs
crépis au blanc, tuiles grenat passé et une
tourelle très cervantienne.
- Pas vraiment, c’est le palais de Phil Spector, un
producteur célèbre, il y a mitraillé sa copine Lana il y a
quelques années et la justice américaine lui prépare
quelques misères.
- L’est pas en tôle ? s’étrangla Claude.
- Il à payé une caution d’un million de dollars, il est
libre comme l’air, jusqu’au procès. Les gens d’ici adorent
ça, les procès, c’est une autre version du cinéma, tu vois
?
Mais Claude ne voyait rien. À part des parkings, des amas
de voitures d’occasion rouillant dans le fog éternel,
d’incessants échangeurs d’autoroute, des immeubles miteux
et des pubs effroyables de vulgarité. Des snacks, des
MacDo, une enseigne de beignet géante, des portes clouées,
des fenêtres borgnes et quelques épaves de toute nature,
mortes ou agitées. Ils volaient, à une centaine de pieds,
la Déesse jouait Supergirl à merveille, évitant les
interminables déroulements de lignes à haute tension et le
ballet des hélicoptères. Il regarda vers le bas, il y avait
une vaste coulée noire et fumeuse, sur six ou huit voies,
des voitures avançant au pas, des tanks Hummer, beaucoup
d’allemandes de luxe, ce qui restait de la prod américaine
aussi. Certaines tentaient des échappées et deux, à un
kilomètre de distance, brûlaient, dans l’indifférence
générale. Pas très loin devant eux, le centre, avec ses
tours glacées. Il y avait aussi de belles demeures
barricadées, Claude remarqua des rats, nageant dans une
piscine. Comment résistent-ils au chlore ? se demanda-t-il.
Comme les milliardaires qui se terraient là…
- Mais - quelque chose le tracassait - et le soleil de
Californie, ces belles avenues bordées de palmiers, les
filles superbes qui poussent sur les trottoirs
littéralement, les Oscars et le théâtre Kodak, l’Eldorado,
Zorro ?
- Oh ! Ça existe, soupira la Déesse, surtout dans les
films. Ce que tu vois c’est la quintessence de la Cité des
Anges.
Claude écarquilla les yeux, halluciné.
Prélude à
l’après-midi d’un Claude
Claude
regardait la Déesse qui dormait. D’apparitionnelle, de
fantasme, de Présence émergée des Profondeurs de la Terre
elle était passée progressivement à un statut plus banal,
plus humain. Elle devenait belle. Et attirante. Il y avait
contribué et, Pygmalion pris au dépourvu, il en était tombé
amoureux. Enfin peut-être, il ne savait pas. Il craignait
de s’amouracher d’une illusion. L’Innommée, pourtant,
développait de belles caractéristiques féminines. Elle se
nourrissait, elle dormait, elle rêvait même et, pour plaire
son protecteur, elle devrait probablement surveiller sa
ligne.
- Pourvu qu’elle ne change plus, se disait-il. Qu’elle ne
devienne pas comme les autres, les gens. Sont pas trop bien
les gens.
Un jour viendrait où spinner n’aurait plus le même sens.
Claude bandait-il pour la Déesse ?
Il ne se posait pas la question, il se sentait bien, ce
type tellement vrai. Il était devant elle comme les
millions de croyants qui ont embrassé avec ferveur les
pieds lumineux des Maries, dans les églises, sur les mers,
dans l’apothéose des désirs impossibles. Un jour viendra,
songea-t-il, où elle va découvrir ces codes de femme. Ce
jour-là, ça craindra. Pour passer du divin - après tout
être Déesse ressortit soit du divin soit de la confusion de
ceux qui vous baptisent ainsi - pour perdre ce statut
privilégié et accepter de passer à la glorieuse misère des
interfaces humaines, il devait bien exister une récompense
à cette chute ?
Qu’allait recevoir la Déesse en échange ?
Elle ne serait plus qu’une femme et là, il n’y aurait qu’un
homme pour la voir en tant que Déesse.
Claude, comme n’importe quel mec, ne se sentait pas à la
hauteur d’une telle tâche.
Le grand
pardon ou frappe quinte
Le scoop, le
périscoop, l’ultra news, le big et le bang que les médias
ne purent étouffer et qui, très naturellement vint à la
connaissance du monde entier, fut ce que l’on nomma par la
suite la frappe pénitente, (la frappe V si je ne m’abuse
dans mon comptage) et qui eut pour effet l’étrange et
urgent besoin de la classe dominante d’aller… se confesser
en public. Plus de morts, des repentirs tardifs aux
manifestations exagérées. L’ambitus était large, je veux
dire qu’un plus large éventail de cibles avait été défini
et programmé. Si ça n’avait pas été aussi navrant c’eut été
fort divertissant. On ne comptait plus le nombre de
premiers ministres et d’ex-présidents de républiques qui
apparurent en larmes dans des lieux publics, débagoulant à
qui voulait les entendre la liste de leurs crimes, abus de
confiance et forfaitures diverses. À vrai dire les news
nous avaient si bien préparés à cette connaissance de la
corruption que ça n’étonna pas grand monde. Il y eut aussi
les filles étendards, les filles scandale qui sacrifièrent
leur beauté devant des parterres ahuris. Mais la encore
chacun savait que la chanteuse Christina Aguilera (pour
prendre un exemple), miraculeusement épargnée lors de la
frappe III, n’était, sans la préparation minutieuse des
gens des coulisses, que quelconque et moche. Ces Blonde
Attitude qui se repentaient en public devinrent vite très
fâcheuses, elles n’avaient jamais existé ailleurs que dans
les tabloïdes, les pantalles, les zines, on s’en écartait
avec ennui. La blonde auto flagellante n’amusait personne
et ne réparait rien, on constatait simplement que sous les
atours de la richesse il n’y avait que des gens
quelconques. L’habit avait terriblement fait le moine. Du
coup, les vraies jolies filles restantes devinrent sans
prix et cette frappe du chef d’orchestre me parut nerveuse,
mal calculée et maladroite pour tout dire. Que réclamaient
ces débusqués ?
Le grand pardon !
J’avais toujours aimé ces mots :
le grand pardon. Ça me faisait rêver. Je n’étais pas Juif
(je ne le suis toujours pas et je ne suis pas candidat)
mais comme ça sonne bien !
Le grand pardon ?
C’est une musique tranquille, le retour vers les autres, la
fin de la guerre, la paix qui descend en soi. C’est ce que
ces mots m’évoquaient. Il y avait malgré tout des choses
qui me dérangeaient dans ce Yom Kippour. Pas de relations
sexuelles ?
OK, ça va, on se recharge pour s’éclater après. Mais ne pas
porter de chaussures en cuir ?
Quelle connerie !
Là, je trouvais que les Juifs exagéraient. À l’inverse,
aller vers la multitude de ceux envers qui nous avons pêché
tout au long de cette année et leur demander sincèrement de
nous pardonner je trouvais que c’était un programme
exaltant. En admettant que je ne sois pas le seul, faut
être au moins deux pour ce jeu-là. De plus, cette mauvaise
nécessité de tuer un taureau un bélier ou une volaille me
révoltait. Pour qui se prenaient-ils ces
zozos ?
Tuer des êtres dont l’âme est mille fois plus pure que la
leur ?
Ça me gâtait ma poésie du grand pardon, je devais continuer
à m’en inventer une version expurgée, secrète, les hommes
restaient ce qu’ils étaient, des imbéciles misant sur des
religions sans bases. Bref, peu importent mes impressions,
ceux qui furent touchés par la frappe V demandèrent à tous
ceux qu’ils pouvaient approcher de leur accorder le grand
pardon. Inutile de vous dire qu’ils n’obtinrent que de
l’indifférence ou le pillage de leurs biens. Le chef
d’orchestre avait, à mon humble avis, merdé. Il ne me
restait plus qu’à espérer que les vraies filles, les belles
authentiques ne seraient pas affectées par la loi du marché
tant cet acte inconsidéré les faisait surgir de l’ombre. Je
ne m’en faisais pas trop, cette époque souffrant d’une
cécité de l’être. La beauté passait inaperçue.
Réaction de lecteurs :
Guillaume
Chenevière :
Je me suis
repus de ton nouvel opus (ou octopus car il est
tentaculaire) et voici, comme promis, un petit compte-rendu
de ma lecture.
Note
liminaire, être cité dans ton œuvre, c’est comme avoir dans
Second Life un avatar choisi par un autre que
soi.
Mais
parlons de la Déesse.
D’abord, ce
n’est pas un ouvrage si différent que cela des précédents,
même si la manera fuerte y est moins présente (mais pas
absente) et si l’auteur se donne deux avatars, Jacques et
Claude, au lieu d’un seul.
Ce
qui frappe, c’est qu’avec Centremont nous approchons de
plus près qu’auparavant le sujet central. C’est le livre où
tu te livres le plus directement et cela m’a touché,
particulièrement l’évocation de la mort de ta femme et du
bouleversement de ta vie que ce drame a entraîné. J’entre
un peu moins dans ton combat contre les financiers, parce
qu’il est difficile à suivre et parce que la haine du monde
de l’argent est un thème classique de la littérature depuis
le fond des siècles. Mais tu captes avec beaucoup de
justesse la contradiction fondamentale de notre époque, qui
est la fascination-haine pour les Etats-Unis et pour le
rôle excessif de l’argent qui domine selon toi toutes les
autres sources d’autorité quelles qu’elles soient. George
Steiner y ajoute la science et ce qu’il appelle le computer
– c’est-à-dire les nouvelles technologies de la
communication et de l’information – deux autorités qui te
sont familières et que tu ne contestes
pas.
Je
suis particulièrement intéressé par l’impuissance que
ressentent tes deux héros-avatars face à cette
contradiction. Même en appuyant sur le bouton rouge,
rien ne se passe, et Jésus lui-même partage cette
impuissance fondamentale. Il me semble que toute notre
époque se caractérise par ce sentiment que les choses sont
inéluctables et que plus personne n’y peut
rien.
Mais,
finalement, ta puissance sexuelle retrouvée, ton devoir
vis-à-vis de tes enfants et un certain lien avec la nature
– que ce soit à travers les chiens ou les paysages - te
conservent le goût de vivre et même un certain optimisme –
malgré le jugement entièrement pessimiste que tu portes sur
notre époque (tu te défends mollement de vouloir tout faire
sauter, mais c’est bien l’impulsion de
base).
J’avais
cru voir dans ton œuvre un nouvel avatar du journal
d’Amiel, mais je me demande maintenant si la référence la
plus juste n’est pas celle de Jean-Jacques Rousseau, dans
la partie de son oeuvre où il se raconte lui-même, des
Confessions aux Rêveries en passant par le Dialogue où il
se dédouble tragiquement. Comme lui, tu exprimes la
condamnation sans appel du monde qui t’entoure et tu te
réfugies dans le spectacle de la nature et dans ce que tu
appelles la vie simple. Comme lui, tu penses trouver dans
ton cœur l’expression d’un autre monde, irréalisable dans
celui-ci, mais qui serait le seul
acceptable.
Parmi
les différences entre Rousseau et toi, il y a le fait qu’il
a beaucoup plus de peine à bander.
Sur
le plan littéraire, il n’a pour ainsi dire aucun modèle et
invente les mots qui lui font besoin- dont nous nous
servons aujourd’hui sans savoir que nous les lui devons -
ce qui le rend à proprement parler incomparable, hors
catégorie.
A
ce propos, ton besoin de références permanentes - de
San Antonio à Jean d’Ormesson en passant par Zelazsny- sans
compter ton perpétuel auto-référencement n’est pas ce qui
me fait bander le plus à ta lecture.
A
l’inverse, j’ai bien aimé le haletant chapitre
« Comment stopper un tricératops au
galop ».
Finalement,
j’ai trouvé dans un assez mauvais livre (Central Europe de
Vollmann) un passage qui n’est pas mal et qui est
comme un écho de l’effet que me fait ton
bouquin :
La
plupart des critiques littéraires s’accordent pour dire que
la fiction ne peut être réduite au simple mensonge. Si
cette histoire grouille d’un surnaturalisme réactionnaire,
il se peut que ce soit parce que son auteur a envie de voir
les lettres filer sur le plafond et se réifier prudemment
en anges. Car si elles peuvent y parvenir, pourquoi pas
nous ?
Jan
Marejko :
Chère Jacques,
Voici mes remarques sur ton livre. Contrairement à ce
qui se passe dans une soutenance de thèse, je commencerai
par le pire (à mes yeux) avant d'en venir au meilleur.
1. Pourquoi, grands dieux, y a-t-il tant de grossièretés
dans ta prose? Je ne crois pas avoir lu, de ma vie, un seul
livre avec une telle abondance de mots tels que "merde",
pour ne donner qu'un seul exemple. C'est d'autant plus
surprenant que, dans tes contacts avec tes semblables (en
tout cas envers moi), tu es un vrai gentleman. En outre,
cette grossièreté semble comme surajoutée, contrairement à
ce qui se passe chez un Céline où les formules argotiques
ne sont que le sommet de l'iceberg. Tout son livre est
habité par l'esprit de l'argot, ce qu'on ne saurait dire du
tien en se référant à la grossièreté (heureusement...).
D'une certaine manière, tu te situes dans la droite ligne
de ces dialogues américains dans des films d'actions où
"fuck" et "fucking" sont constamment surajouté, comme pour
faire croire au spectateur que ce qu'il est en train de
voir ce qui se passe chez les durs, les vrais, au ras du
Bronx. C'est "cheap" et exaspérant. On a l'impression que
tu veux détruire, avec des mots grossiers, ce que tu es en
train de construire.
2. La crudité avec laquelle tu approches le sexe est un peu
moins gênante, mais, franchement, savoir si tel ou tel
"bande" ou non en présence de Diamant Noir ou de la déesse
de Grattavache, ne présente guère d'intérêt.
3. Les coups d'œil au lecteur, voire à toi-même, abondent.
A mon avis, c'est complètement incompatible avec un récit
(si c'est bien cela que tu veux donner à ton lecteur). Et
puis (cette fois-ci c'est drôle et non pas exaspérant) tu
t'approuves toi-même, cites des passages de tes livres,
comme un spécialiste intéressé par tes ouvrages pourrait le
faire. Enfin, dans la même ligne, tu approuves tes propres
émotions devant un écrivain comme d'Ormesson, par
exemple: génial,
j'adore, on verra ce que ça donne, (p. 147). Or,
tu viens de parler de lui avec intelligence et profondeur.
Pourquoi, tout de suite après, cette douche froide de
commentaires de café du commerce? On dirait que tu t'en
veux de t'être laissé aller à être sérieux, profond. Mais
assumes! Ne va pas chercher des grossièretés ou des
platitudes pour te bousiller toi-même. Et enfin, laisse le
lecteur libre de juger si d'Ormesson est génial ou s'il
adore.
4. Tu as tendance à réduire les rapports humains à des
interactions électroniques (interface, software), ce qu'ils
ne peuvent pas être. Si nous nous inscrivions dans une
telle interactivité, nous pourrions tranquillement nous
asseoir derrière notre vie pour la piloter comme on pilote
un avion. A l'évidence, nous n'y parvenons pas.
5. Les beaux passages, maintenant: sur le temple (p.
148), le souvenir (p. 59) où tu t'exclames:
nous avons
besoin de perdre nos enchantements pour les
découvrir, et bien
d'autres encore qui ne s'insèrent d'ailleurs pas dans une
l'histoire de Diamant Noir ou de Grattavache, deux
personnages qui m'ont laissé indifférent. Mais peut-être
est-ce moi... Je ne sais.
6. Le centre de l'univers... il n'y en a pas ou plus.
Jusqu'à Galilée, on a cru que le centre, c'était la terre,
ce qui, contrairement à ce que Freud disait, n'était pas un
signe d'orgueil. Au contraire, être au centre de l'univers,
c'était en être la poubelle (lieu de génération et de
corruption), par rapport aux très brillantes étoiles
là-haut. S'il y avait aujourd'hui un centre, nous serions
dans un cosmos avec un haut un bas. Plus rien de tel
n'existe pour nous, raison pour laquelle l'architecture
moderne est si désespérante, c'est-à-dire faire de cubes
qu'on pourrait placer dans n'importe quelle position. Où
sommes-nous? Certains (j'en fais partie) parlent de
technocosme.
7. Ta colère maintenant qui, si j'ai bien compris, est
l'épine dorsale de ton livre. A mon avis tu ne devrais pas
la laisser t'envahir au point de mépriser toute l'humanité,
car cela te place bien au-dessus d'elle et,
malheureusement, est incompatible avec la condition
humaine... Je dis souvent qu'en mai 68 j'étais prêt à
exterminer la moitié de l'humanité pour la rendre heureuse,
mais avec toi, ce n'est pas la moitié, c'est la totalité!
Cela dit, je te rejoins quand tu t'exclames que Hitler a
gagné la guerre. Mais rien que cette proposition (et il y
en beaucoup de ce genre) mériterait un livre entier à elle
toute seule...
Enfin, je suis convaincu que la source de ta colère n'est
pas l'argent, mais ce que la plupart visent à travers son
accumulation, c'est-à-dire une vie plate, lisse, sans
accidents. Dans l'Ancien et le Nouveau Testament, il n'y a
rien qui ne soit plus condamné que cette visée (aujourd'hui
renforcée par caisses de retraites, fonds de placements,
etc.). Malheureusement, une partie de nous-même, comme le
jeune homme riche dans je ne sais plus quel Evangile, ne
peut s'empêcher de vouloir une existence aplatie, ce qui
revient à vouloir mourir. Je crois que, comme moi, tu es
déchiré entre l'espoir d'une telle vie et l'horreur que
cela t'inspire. Nous sommes vraiment entre la vie (la vraie
comme disait Rimbaud) et la mort.
8. Si je devais comparer ton livre à un morceau classique,
ce serait le concerto pour orchestre de Bartok BB123.
Alternance entre très belle mélodie et une sorte de chaos
musical.
Thibaud
de Montenach :
A la différence
de vos contemporains qui ont gardé le charme parfois
suranné de références plus classiques, votre style, vos
références et votre personnalité se détachent des idées de
mai 68 parce que vous restez dans l'urgence. Vous êtes
contemporains de ce 21ème siècle parce qu'y régnent la
confusion des valeurs et des identités, la colère face aux
injustices, la vitesse et l'opportunisme du surf.com, le
zapping des évènements, le rap comportementaliste... Une
colère de Diamant (plutôt qu'une rivière) est un coup de
génie. La colère est donc chez vous féminine et fatale et
vous a fait expier comme dans une sorte de psychanalyse non
dirigée, une profonde souffrance qui m'a touché dans son
authenticité. Sous les clins d'oeil dardien se cache
l'imaginaire bouillonnant d'un hypersensible qui se dévoile
dans sa saga centremontesque (j'ai bien aimé la façon dont
vous vous foutez de la tête de vos acquéreurs). J'ai bien
aimé cette insaisissable déesse de Grattavache en quête
permanente d'incarnation et ses multiples noms d'emprunts)
mais reste en revanche un peu sur ma faim en la découvrant
femme de Jésus (on n'y croit pas trop...) En accord avec
G.C., la dénonciation du monde du fric est parfois un peu
trop récurrente et manque parfois de légèreté même dans sa
gravité. Il y a aussi un mystique en vous qui se cache
derrière la queste du religieux et qui gagnerait à se
livrer davantage: par exemple, ce chapitre interlude sur
les bouddhas de Bramanyan mériteraient un livre en
soi.
Emmanuelle
Hazan :