L'histoire naturelle
du rêve
Fonctions du Rêve
Il existe donc encore beaucoup de questions sans réponse
(et beaucoup de travail pour les médecins qui essaient de
comprendre les nombreux troubles du cycle
éveil-sommeil-rêve) ( fig. 31, fig. 32) et pour les
neurobiologistes. Cependant nous ne pouvons pas encore
trouver une fonction (ou des fonctions) au rêve à partir de
ces mécanismes que nous venons de résumer trop brièvement.
Il existe sans doute autant de théories (ou d'hypothèses
neurobiologiques) concernant les fonctions du rêve qu'il y
a de chercheurs dans ce domaine : rêve sentinelle,
allégeant périodiquement le sommeil pour permettre la
survie en milieu hostile, rêve transformant la mémoire à
court terme en mémoire à long terme, rêve facilitant (ou
inhibant) les transferts entre hémisphère droit et gauche,
rêve épiphénoméne sans intérêt (comme les fantasmes de la
vie éveillée), rêve obligatoire pour effacer les
informations sans intérêt (rêve oubli)... C'est sans doute
pour avouer mon ignorance que je vous propose brièvement
une hypothèse personnel le non réfutable - et donc encore
non scientifique.
Il nous faut alors revenir à l'activité PGO issue du
pace-maker pontique qui est, je le crois, la clé du mystère
du rêve, car c'est elle qui est très probablement
responsable du comportement onirique. Cette activité PGO
est-elle en relation avec des événements recus auparavant,
ou est-elle indépendante de l'histoire de l'individu ? Un
début de réponse nous est apporté par la génétique, sur la
seule espèce rêveuse chez qui il soit possible de faire des
expériences de génétique, c'est-à-dire la souris. Il semble
en effet que le message délivré par le générateur du rêve
soit soumis à un déterminisme génétique, chaque souche de
souris ayant un code (pattern) différent ( fig. 33). Plus
récemment, des expériences faites sur des jumeaux
monozygotes humains ont montré la similarité de
l'organisation des mouvements oculaires par rapport à des
jumeaux hétérozygotes. C'est donc la mémoire génétique de
chaque individu qui semble s'exprimer au cours du rêve.
Nous pénétrons sans doute au coeur du problème - champ clos
de querelles idéologiques - celui de l'inné et de l'acquis,
et la question peut alors être posée : si le rêve apparaît
être une programmation du cerveau soumis à un contrôle
génétique, ne serait-il pas responsable, chez l'animal, des
variations interindividuelles des comportements instinctifs
et chez l'homme, de cette part innée ou héréditaire de
notre personnalité ? Celle qui ne se laisse pas, ou peu,
influencer par le milieu, la culture ou l'apprentissage, l'
hérédité psychologique.Des exemples spectaculaires de cette
hérédité psychologique ont été publiés récemment par
Bouchard à l'Université du Colorado, à la suite d'études
des profils psychologiques de paires de vrais jumeaux ayant
été séparés dés la naissance et élevés dans des milieux
différents.
Homo fit non nascitur disaient les environnementalistes
depuis Locke. Homo nascilur non fit leur répondaient les
nativistes ou innéistes. Il faudrait plutôt leur répondre :
l'homme est rêvé. C'est le rêve qui fait chacun d'entre
nous différent, puisque c'est à ce moment-là qu'une
programmation itérative vient effacer les traces de tel ou
tel apprentissage, ou au contraire les renforcer, si elles
sont en accord avec la programmation génétique du rêve (car
les neurones des homéothermes ne se divisent plus,
contrairement à ceux des poïkilothermes). Il n'existe donc
pas au niveau du cerveau de système permettant, grâce à
l'ADN, la conservation des traits héréditaires que l'on
observe au niveau des autres organes, comme le nez des
Bourbons par exemple.
Programme génétique, donc sélectionné au cours d'une
évolution èpiméthéenne pour qu'il existe au sein d'une
population de souris par exemple, un polymorphisme
suffisamment important d'individus agressifs ou peureux,
lents ou rapides pour apprendre, inhibés ou non par
l'émotion. Ainsi, un certain nombre d'individus survivront,
les peureux ou les agressifs, selon les circonstances de la
sélection naturelle. Avons-nous le droit d'extrapoler et
parler de potentialité héréditaire pour être timide ou
agressif , musicien ou mathématicien, si les conditions du
milieu le permettent, ou tout au moins ne l'empêchent pas ?
Gardien et programmateur périodique de la part héréditaire
de notre personnalité, il est possible que chez l'homme, le
rêve joue également un rôle prométhéen moins conservateur.
En effet, grâce aux extraordinaires possibilités de
liaisons qui s'effectuent dans le cerveau au moment où les
circuits de base de notre personnalité sont programmés,
pourrait alors s'installer un jeu combinatoire varié à
l'infini - utilisant les événements acquis - et donnant
naissance aux inventions des rêves, ou préparant de nouvel
les structures de pensée qui permettront d'appréhender de
nouveaux problèmes.
0n conçoit alors l'importance des 100 minutes de rêve qui
surviennent périodiquement chaque nuit, lorsque notre
température centrale est la plus basse. Ces 100 minutes de
rêve, dont nous ne pouvons ni déclencher le début, ni
contrôler le contenu, jouent certainement un rôle capital
dans les premières années de notre vie. Elles continuent à
programmer itérativement sans doute les réactions les plus
subtiles de notre conscience éveillée.
L'intuition géniale d'un poète l'avait déjà perçu : "Je est
un autre".