Monsieur Jean D’ORMESSON

12 elsewhere2 F7500X

 

F-92200 NEUILLY-SUR-SEINE

 

 

 

 

 

Genève, le 22 septembre 2004

 

                                                               

 

Cher Jean d’Ormesson,

 

 

On ne sait pas si vous allez nous sortir un nouvel ouvrage, on attend, avec espoir. Je relis ces jours de rentrée votre C’était bien. Je le fais avec plaisir, motivation et amusement aussi. Ce sont des lignes qui demandent réflexion, pour moi en tous les cas. Quand un livre me parle je deviens lent, il m’offre de la durée, je l’accepte.

Septembre est un mois charmeur et détestable, Verlaine nous avait bien prévenus. Quand le vent du nord arrive (à Genève vous le savez c’est la bise de temps clair ou la bise noire pour un ciel venteux mais chargé) les feuilles mortes se décident d’un jour à l’autre et… les meilleurs tombent comme des mouches. Ils partent au vent mauvais pareils à… Ils sont, selon le parler local, grippés, crevés, enrhubés, refroidis. C’est l’un des mauvais aspects de septembre et octobre. Mais il y a l’été indien qui ici, cette année,  est en avance. L’idéal serait de partir loin des cons et proche d’un vierge rivage marin, l’Atlantique de préférence pour ses longues houles mais – à part ce « vaste programme » autrefois évoqué par CdG – les dits cons sont quasiment partout. Il en est d’aimables il n’en est point de merveilleux.

J’ai passé quelque temps en Arizona avec ma fille qui y a reçu, tradition familiale oblige, ses galons de commandant de bord. J’en étais ravi, nous autres les pères avons une forte propension à devenir gâteux. C’est en’Arizona, Tucson (Il y fait 50 degrés en juillet mais bon en automne et en hiver), que je situe mon neuvième livre qui « bouclera la boucle » d’une suite de neuf romans assez obsédés, toujours passionnés et lus par environ dix grands lecteurs, le reste m’étant inconnu et relevant de la bouteille à la mer. Que demander de plus ? Je n’ai pas perdu de vue votre définition du roman : torrent d’inepties.

Dans Adieu, vous parlez assez longuement de l’écrivain, pourquoi et pour qui œuvre-t-il ? quel avenir, quel rapport au monde occidental actuel. Je vous avoue que, à première lecture, je ne l’avais pas bien saisi, je pensais que ce texte ne se rapportait qu’à vous, l’homme en partance. Après tout, on avait fait tout un battage sur Jean d’Ormesson et ses adieux. Ce n’était pas la Douane de mer, c’était le monde de la tv (tévé, téloche, télévision) dont vous avez toujours su être l’un des plus brillants et charmeurs invités. A seconde lecture, un an ou plus après, j’y vois d’autres qualités, un autre message, des manques, des profondeurs aussi. Vous adorez les paradoxes, surtout ceux du Temps. Marqué par vos études classiques j’imagine et votre goût pour la physique. Quand vous parlez des « deux tentations symétriques » angélisme et désespoir, où situez-vous la violence ? Est-il une violence de l’angélisme ? Je reste séduit par votre cadence courte. Par exemple « Quelle qu’elle soit la vie est bonne. (Vous ajoutez immédiatement) : Elle est à se jeter par la fenêtre. Ça m’intéresse, vous savez, parce que je fonctionne souvent comme cela. Au sommet d’une œuvre, d’un plaisir, d’une rencontre j’ai trop souvent été habité par l’éclat (noirceur ?) inverse. L’anecdote sur Mozart me paraît controuvée, exploitée par les conservatoires. Je me suis souvent demandé comment il se pouvait qu’un Mozart encore jeune sache tout sur le monde. Les fleuves et les intrigues, les mondes de Dune et la déchirure amoureuse. J’en déduisais régulièrement qu’il existe une forme « codec » du savoir, une base, un langage dit de bas niveau (en informatique c’est le plus important) sans aucun interpréteur (informatique toujours) et qu’il y avait accès. P Sollers (né Joyaux) qui, de tous les gens doués, cultivés et chanceux, est le plus méprisable que je connaisse, joue du Mozart, mais en claveciniste. Il a le toupet de se faire croquer pour une quatrième de couverture assis devant un clavecin. On ne se méfiera jamais assez des cordes pincées. Les clavecinistes, quand ils sont aussi musicologues sont des gens à éviter absolumment ! Comme toute lapidarité celle ci est contestable mais – vieux fond de vérité – il faut au moins y réfléchir. Retour à vous. J’aime bien le chapitre Décombres. Une remarque au pssage : si l’on va à la page 251 de votre livre on y trouve une table des matières qui est très séduisante. Appétissante, dirait mon éditeur. Par exemple ce « L’affaire est dans le sac, c’est tout vous. Le ton est donnée d’emblée. Il y a du Rouletabille et de l’Arlène supin là-dedans, du oplar, du Molière, de bonnes bases. Dans Décombres vous traitez, comment le dire ? de la futilité de l’immortel ou de son inverse, la pérennité du futile.

L’un des hommes que vous voyez peut-être sous ces lignes, est né à Montbrison et à fait une bonne carrière dans le monde et même à Paris. J’étais son élève. Je ne dirais pas disciple car si moi, je me sentais un temps disciple d’un maître incontesté, lui ne paraissait pas aimer l’idée d’avoir des disciples car il craint la mort plus que tout. Vous pas, me semble-t-il. Mais il est vrai que je vous ai entendu décrier les disciples…

Vous citez « ce qui fait courir l’animal humain », Dieu, Sa gloire, le salut, la vie éternelle, la mémoire de nos semblables et de leurs successeurs, un monde nouveau et – last but not least – La Révolution. Saviez-vous que la révolution (que j’aime bien majuscule) est une fille ? Une garce ? Bécaud nous l’a très bien dit, je ne sais plus qui a écrit les paroles, je n’ai souvenir que du chanteur. Il existe dans mes bouquins une Mexicaine nommée Josefina qui met les hommes à mal. A la manera fuerte. Le commun de mes lecteurs n’y voit que des références sadomasochistes. Que Dieu leur pardonne cette hérésie : elle EST la révolucion. Je l’avais suivie quelques années dans le monde, une femme météore (ou météorite selon les approches) et je l’ai vue, au Chiapas, aborder le Sub Comandante Marcos puis, peu après, le rejeter avec dédain. Pas assez pur. Récemment elle me disait « je suis désespérée, ma tête veut poursuivre mais mon corps exige un enfant. » Nous savons que nous détenons ce dramatique avantage sur elles. De même que Schopenhauer n’est pas tellement vieux con que ça quand il dit « la nature semble avoir voulu faire ce qu’en style dramatique on appelle un coup de théâtre : elle les pare pour quelques années d’une beauté, d’une grâce,  d’une perfection extraordinaires, au dépens de tout le reste de leur vie, afin que pendant ces rapides années d’éclat elles puissent s’emparer fortement de l’imagination d’un homme et l’entraîner à se charger loyalement d’elles {…} la nature a armé la femme, comme toute autre créature, des armes et des instruments nécessaires pour assurer son existence {…} etc. Grosso modo Schopenhauer a tout compris, il est simplement mal baisé, ce que l’on dit encore trop rarement des hommes. Bref, la femme revolucion constate qu’elle doit obéir à la machinerie femelle à décerveler et elle lutte, elle pleure. Je lui trouve de la grandeur. Vous voyez comme votre innocente manière de rapprocher des mots peut faire réfléchir un homme somme toute modeste… 

 

Pour quitter le vieux philosophe je ne résiste pas au plaisir de citer the very core of the text :

 

les femmes, à cause de la froideur et de l’humidité de leur sexe, ne peuvent atteindre à aucune profondeur d’esprit.

 J’ai rencontré Louise de Vilmorin chez un banquier privé à Genève, il y a quelques lunes (unas quantas lunas) : Dieu avait voulu que je n’aie pas lu Schopenhauer ! J’étais mort.

 

Je vais conclure avec Le rêve évanoui, page 119. Comme je suis un peu fétichiste des nombres et que le 117 à toujours coïncidé dans ma vie avec quelque événement majeur, je tourne vivement une page, tout en écrivant ces lignes. Pas déçu : Il (l’écrivain) aimerait mieux deux mille lecteurs après sa mort que deux cent mille de son vivant. Vous avez le choix. Pas moi, mais l’idée me reste assez étrangère. Imaginez avoir cent lecteurs qui vous comprennent (ou croient) vous comprendre, comment pourriez-vous affronter ces esprits que vous auriez ainsi éclairés? Je crois que le nombre de lecteurs (vous le dites) n’a rien à voir avec la qualité d’un texte, et aussi que cette qualité n’est peut-être pas in se et per se, qu’elle varie avec les époques et je me suis demandé quelquefois si les grandes œuvres classiques pouvaient s’user ? On ne sait pas, le nombre d’exemplaires vendus est agréable mais il doit générer de la solitude et de la contrainte.

La formule qui, dans votre livre, m’a poussé à prendre la pomme (mis pour plume chez un utilisateur d’Apple) est la suivante. « Il est très probable que l’image que nous nous faisons de l’avenir appartient au passé ». Ça m’a flashé car je venais de corriger les épreuves des deux livres que je publie en octobre (je ne m’améliore pas) et j’y lisais ce dialogue :

 

- Non, admit-il, ça ressemble à quoi ?

- A un Twister, avec plein de choses détestables. J’en ai traversé une. Je crois que les choses dont tu as réellement peur, tes terreurs d’enfance, profitent des blessures du temps pour se matérialiser.

- Ooooo ! fit Uñas, mon vernis va s’écailler ? Mes jambes seront moins belles ?

- Moi, rigola Ben, c’est des crocodiles que j’ai peur, à cause d’un stupide dessin animé de mon enfance.

- Je sais ce qu’il nous faut faire et c’est urgent, leur dis-je. Trouver un cyber café et attendre la prochaine secousse.

- Mais pourquoi ? s’insurgea Uñas.

- Pour que j’envoie le mail qui est déjà arrivé !

Juarez liquida en urgence son reste de golden tequila et Uñas sortit un petit flacon de vernis rose boréal de son sac. Ils étaient très désemparés.

 

Ainsi que :

 

Je venais de remarquer les ongles arc-en-ciel à dominance violette qui émergeaient de son bureau ministériel. Suivis des jambes les mieux tournées que j’aie jamais vu ! Je lui ai balancé un clin d’œil, du genre « quelle chance tu as, vieux con » et je me suis dirigé, sur la pointe de mes uñas à moi vers la machine à café. Une salope m’avait coiffé au poteau, d’ailleurs vous en entendrez parler dans le proche avenir, qui se trouve en fait dans un chapitre déjà passé.

 

 

 

Le proche avenir, qui se trouve en fait dans un chapitre déjà passé. Avons-nous dit la même chose ? Croyez-vous que ce mail du futur, qui parle de nous, soit déjà arrivé ? « Il est très probable que l’image que nous nous faisons de l’avenir appartient au passé », vous dites peut-être que l’avenir est obscène, qu’il multiplie nos nons-sens (Borgès parlant des miroirs) ou simplement qu’il n’a aucune signification, juste un mouvement particulaire.

Enfin… il a au moins ce sens : de droite à gauche dans le livre et la partition (nos schismes avec l’islam), de maintenant à demain. Nous ne courons peut-être que vers rien mais nous courons.

Et pour un pilote ça possède beaucoup de sens car, en dessous de 100 nœuds nous tombons. Ily a des gens qui décrochent à 140 ou même 200 nœuds. D’autres à 50. Mais la vitesse est le sens. Cela dit, je me sens mieux dans ma peau en pilote qu’en homme stressé.

 

Enfin il me reste un compte à régler avec vous, cher Jean d’Ormesson et soyez assuré qu’en le disant je ne vous manque point de respect. Ce compte à un nom : Dieu. N’est-ce point en lisant Le rapport Gabriel que j’ai écrit On a volé le Big Bang ? Vous m’avez balancé le Seigneur à la figure. Le clergé n’y était point parvenu. Oh ! il y avait d’autres livres, mais de moins séduisants. Jack Miles le théologien, André Gluksman avec la troisième mort de Dieu, une noria d’écrivains gens qui sentaient Dieu venir à la mode, sans imaginer les horreurs qui suivraient (ou se poursuivraient). Mais vous êtes un récidiviste : Dieu Sa vie Son œuvre. L’immense attrait de Dieu dans votre Rapport Gabriel (Il n’apparaît pas en personne…) c’est votre mélange de profondeur, de foi, de culture et d’ingénuité. Le charme, quoi ! Sous votre impulsion j’ai donc tramé la suite des livres 2 à 9 qui sont, au fond, les aventures de Dieu. Avec une conclusion. Le sous titre du dernier ouvrage est « Pourquoi Dieu existe et n’existe pas ». L’homme se voir encouragé à donner de l’amour à Dieu mais interdit de religion. Les Américains devraient y songer.

 

Voilà ! Je n’ai pas fini de vous lire en fait, je vous étudie, tôt le matin. Vous êtes ma base de septembre, je ne regrette ni ma lenteur ni mon délai. Ma fille - qui lit par dessus mon épaule – remarque que je vous agresse d’une lettre, en septembre, toujours. Je sais. Me pardonnerez-vous jamais ? Vous pourriez me considérer comme le serial e-pistoler de septembre. Un an sur deux.

C’est aussi en septembre, après le 11, que j’avais perdu mon contact avec vos œuvres. Eh bien, voyez-vous, je ne sais pas si l’Amérique brûle toujours mais ce contact, je viens de le retrouver.

 

 

 

Affectueusement à vous.

 

Jacques GUYONNET