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LA VIE MERVEILLEUSE

ANTON WEBERN





A François Rochaix
cette lourde charge :
"être" Anton Webern
ambition paradoxale peut-être
mais qu'il saura rendre
nécessaire


Jacques Guyonnet
15 décembre 1982
(pour un concert des oeuvres
d'Anton Webern et pour la naissance de Jill-Sophie)



(Avant la première intervention
de l'orchestre)

I

Les couloirs du temps



Bonsoir,

Je suis heureux de vous revoir ici, ce soir, dans cette salle où j'ai donné mes premiers concerts, où je ne suis pas revenu depuis longtemps. cela fait vingt ans que nous y avons commencé la découverte du temps musical présent, avec pour compagnons Varèse, Berg, Webern...
Récemment je me suis demandé si je connaissais Anton ?
Aprés avoir beaucoup dirigé ses oeuvres j'ai pensé le connaître. sans doute en savais-je plus sur sa musique que la plupart, mais ce plus...c'était peu.
Un jour j'ai décidé de tracer son portrait.
Un concert de ses oeuvres... c'était cela le projet de portrait.
Il n'était pas nouveau , je l'avais fait pour Berg, Schoenberg et d'autres.

Il me fallait aller plus loin:
Je me souviens d'un soir : c'était l'un de nos concerts, dans une salle en sous-sol.
Vous étiez attentifs et moi j'étais confiant.
J'avais ramassé des trésors de connaissances sur sa vie, ses idées, ses lettres, ses images.
Mais tout cela me fondit entre les mains quand je voulus vous en faire don.
Ses idées, ses grandes idées n'étaient que des mots, mes mots n'étaient que du sable, son oeuvre l'ombre d'une musique.

Bref, tout ce dessein s'éparpilla et je compris que je ne connaissais pas Anton.
Ni vous.
Ni personne.

__________________________
Anton était inconnaissable.
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Seule sa musique savait parler de lui, mais c'était aussi le cas de ces autres ombres dont j'aime vous parler.
Je me posai une question : la musique, en quelque maniére, ne dépasse-t-elle pas toujours son créateur ?
Ne met-il point en oeuvre des forces qui nous appartiennent à tous et qui le transcendent ?

Je fis ce rêve :

Je me trouvais à Prague où je devais diriger une oeuvre d'Anton.
Prague ville poétique entre toutes où je retrouve les chimères pétrifiées du Vieux Pont, à la limite de la ville ancienne. Comme je contemplais les remous sombres de la Moldau un homme s'approcha.
Je reconnus Anton, je m'apprêtai à lui dire que je devais justement diriger l'une de ses oeuvres en ce même lieu.
Mais il me parla d'une voix forte : "Je ne suis pas cela" dit-il. Et il le répéta.
Son visage était d'ombre.
Je le perdis de vue.

Perplexe je ne trouvai à ce songe que des significations banales , portant sur l'interprétation des oeuvres d'Anton.
Sans doute ne l'avais-je pas encore compris et je me le signalais ainsi, par le chemin du rêve.

Puis un jour la vérité me frappa : je saisis ce qu'il avait tenté de me dire.
Nos oeuvres nous trahissent.
Elles trahissent nos secrets à ceux qui savent les entendre.
Car sans elles les véritables aventures que nous avons vécues , en les écrivant, en les réalisant, ne seraient jamais révélées.
Et c'était particulièrement vrai d'Anton Webern, brutal aventurier spirituel qu'une vie obscure nous dissimulait entièrement.

Je résolus donc d'imaginer Anton en dehors du monde de la musique.
par ses textes, par les paroles de ses amis et par l'écoute.

Ce ne serait bien sûr que l'une des évocations possibles.
vous feriez les autres, à votre manière.


(orchestre: ricercar Bach/Webern)
**********




II

Poésie feu central.



Schoenberg a écrit ERWARTUNG et les Cinq pièces pour orchestre, ces jours il termine le fabuleux Pierrot Lunaire... et moi je cherche ma voie.
La voie !
Je l'entrevois mais ce n'est qu'une image du futur.
J'en vois quelques détails : le paysage reste flou.
Cette nuit il m'est venu un songe. Etrange : je gravissais une montagne et je ne progressais qu'avec difficulté. puis quelque chose est venu du sol, une ombre flamboyante.
Elle ne m'a pas blessé, elle m'a donné la force de continuer, vers le haut.

Aussitot levé j'ai noté ce rêve.

Bien des semaines plus tard on m'en a proposé une interprétation.
Il s'agirait de quelqu'un d'autre ou d'une autre force sur laquelle je pourrai m'appuyer pour progresser.
Car aujourd'hui je demeure seul, face à une page blanche.
Une page blanche.
Une page blanche.

De ma vision je pourrais noter quelques détails : un caillou, une feuille tombée sur la route, un son venu de la vallée peut-être, un instant d'émotion.. mais faire une grande forme avec ce nouveau langage m'échappe.. je l'avoue.
Ainsi je ne sais pas où va mon oeuvre.

Ce soir je crois que la vérité m'est enfin apparue : l'ombre de feu dans le rêve c'est la poésie, forge centrale à partir de laquelle je pourrai noter l'essentiel.
Ma musique est d'essence poétique.
Elle cherche à noter le rare, l'éphémére..ce que nul alphabet ne contient !
On me dit que l'an dernier un russe a déchainé les forces de la terre et du feu.
Moi,
Pour aujourd'hui,

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je renonce à la foudre.
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Il y a quatre ans de travail dans cet opus 13.
Quatre ans, quatre poèmes dont deux d'un chinois, Li-Tai-Po.
J'ai beaucoup pensé au Pierrot Lunaire en les écrivant, d'ailleurs le deuxième texte extrait de la "Flûte chinoise" évoque les pouvoirs de la lune !
Toutefois ce n'est pas le même monde : Pierrot est comique, sarcastique, dramatique, nostalgique.
Mes lieder sont lyriques, par brusques poussées. Ces textes me donnent un chemin et je l'emprunte pour bâtir mon oeuvre .
J'ai trouvé des tempi dans ces textes poétiques. Ils vont habiter ma musique.
par exemple ces mots "und dieses war mein Land." Cela vient après "je regarde en arriére et je me vois", images du temps enfui, image , voulue par le poéte, du miroir d'eau verte. Très naturellement je note un accord immobile comme ce regard et un ralenti pour épouser ce regret : "tout cela, c'était mon pays..".
Puis tout reprend vie avec la musique des carillons qui me parviennent. "Die vielen Glocken blumen". J'ai même souligné cette idée avec la harpe et le Celesta.
Je pourrais ainsi vous raconter tous ces lieder, mot après mot, son après son.
Je ne prendrai qu'un seul autre exemple, inverse, dans le mouvement comme dans l'expression.
C'est à la fin du deuxième poème : "Ich weine !" , Je pleure, je pleure, mes pauvres larmes amères et brûlantes coulent sur mes joues car tu es si loin de mon profond désir...
"Meiner grossen Sehnsucht !"
C'est un moment de passion, un point culminant : j'ai écrit un accelerando sur les quatre premières syllabes "weil du so fern" énoncées en croches, pour que le mouvement se perçoive bien puis j'ai eu l'idée de retarder un peu le verbe avec la dernière note d'un triolet, ce qui me donne l'image d'une infime hésitation mais ne ralentit pas le mouvement.
Ainsi le point fort est -il introduit par les deux dernières notes d'un second triolet que vient briser la lourdeur soudaine de deux croches plus lentes, "meiner grossen Sehnsucht" , une bonne image du parlé comme de l'émotion, la note la plus haute de tous ces lieder venant sur sehn(sucht) alors que les cordes, en deux accords de pizzicati, rappellent l'élan pris sur le mot "meiner (grossen sehnsucht)".
C'est un bref instant d'intensité, d'émotion violente, c'est proche de l'Opéra que j'écrirai peut-être plus tard, puis... tout retombe dans ces fins de dissolution que j'aime.

Je rentre dans l'ombre.

(orchestre: t lieder op qs)
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III

le rare , l'essentiel.


Poésie, feu central ,
Jamais encore je n'ai écrit aussi "près du texte" ;
Ils sont si denses qu'ils n'ont besoin que de quelques touches instrumentales, une couleur, un frémissement, deux accords qui passent.
comme ce fragment:
" Toi dont l'être me fait ...moins être, comme un berceau.."
Alors ma musique "existe plus faiblement" comme le poème, un seul instrument effleure quelques notes...
Et plus loin l'éphémère :
"Eine weile bist du.." ..(Pour un instant c'est toi..)
"Dann wieder ist es das Rauschen"
(Et à nouveau ce n'est plus qu'un souffle...
Puis le cri :
" Ah! je les ai toutes perdues ! "
J'ai entrevu une mélodie qui se distend, ponctuée de blocs sonores, tranchants..

Comme je ressens ces textes de Rilke,
et cette fin:

"Je te garde
car jamais
je n'ai voulu te posséder "


Ainsi, j'écris quelque chose de nu.



orchestre: r lieder op x

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IV

Deux pas dans l'ailleurs...




Berg est venu me voir.
Il travaille à quelques pièces pour clarinette et piano.
Ce sera son opus 5.
Il écrit peu, Berg.
Nous sommes les fils dissemblables de Schoenberg.
Il transmute le passé en lui appliquant les nouvelles régles. Dans sa musique il y a des couleurs connues, des échos de valses, des chansons, du sang et du vin.
Je lui dédie ces six bagatelles.

Sur la page de garde j'ai noté ceci:
"Non multa sed multum".

Berg c'est la terre.
Moi je suis...l'éther, ce cinquième élément des alchimistes.

Jamais encore je n'ai osé concentrer une oeuvre comme je le fais pour ces six piéces...
J'ai le sentiment que tout est dit, quand les douze sons ont été prononcés.
Je les charge de toutes petites intentions. Schoenberg l'a bien compris quand il a dit que chaque instant est un poème".

Comme il a compris le problème qu'elles poseront aux musiciens.
Car il leur faudra un environnement très particulier dans les concerts pour que, selon ses mots:
"Puisse ce silence de musique vous être perceptible.."



(quatuor: six bagatelles op y)

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V

Une vie merveilleuse.


La véritable histoire commence ainsi :


J'avais présumé de mes forces.
Venant de la vallée je percus l'appel lointain d'un cor, puis son écho.
Autour de moi des signes s'organisèrent en d'étranges symétries. Une force était en action. Le son des cuivres créa une trame belle et insidieuse, je ressentais qu'il s'agissait du même discours mais décalé dans le temps, inversé peut-être ?
Je me revis penché sur mon oeuvre avant que la brume ne se dissipe et qu'elle ne commence à exister.
Ainsi...j'avais réussi.
Mais quelles forces déchaînais-je et... Qui allait venir ?
Le temps se contracta doucement, avec de petites hésitations.
Je portai mon regard au loin mais le pays connu s'était effacé.
Je baignais dans une lumière diffuse, un peu dorée, où dialoguaient diverses entités.
La même séquence se répéta une fois encore.
Je devins familier avec ces graves de velours. il y avait une clef à tout cela, je l'avais voulue, mais quelque chose dans le résultat m'avait peut-être dépassé!
Je pris conscience d'un mouvement. Le temps coulait un peu plus vite. Une lumière acide ouvrit un défilé là où l'instant d'avant il n'y avait rien.
Les symboles se firent très aigus, presque douloureux.
Je réalisai qu'ils étaient des aspects de ma conscience. Chacun d'entre eux était formé par l'union de diverses entités qu'une force invisible guidait dans l'éther. Parfois ils ralentissaient et chutaient.
Un signe absolu et son double négatif s'imposèrent alors avec violence.
J'eus peur de cette aventure.
C'était le signe de la plus grande tension qui était écrit là en ondes de feu.
Ses deux extrémités ne proposaient pas un mouvement équilibré au terme duquel le repos succède à l'action: elles suggéraient la tension, un geste impérieux, l'éveil impossible à briser.
Le parcours n'était pas régulier.
Une onde de silence vint et le monde s'arrêta.
Chaque respiration grave prenait une importance inouïe.
Quand le temps se remit à couler, un oiseau étrange passa et repassa devant moi . J'eus l'impression de percevoir son vol et son cri de manière symétrique.
Oui.. je ne me trompais pas, le temps était devenu inverse. Il coula plus vite, plus fort.
Soudain par saccades il se mit à bouillonner. Mes émotions brûlaient devant moi, par flammes courtes aussitôt disparues.
Dans ces remous impossibles à décrire l'instrument de métal reparut et proféra deux sons longs et incandescents.
Il y avait des moments où des entités se détachaient , de petites existences fragiles qui poursuivaient un dessin, une géométrie.
Inévitablement elles s'éteignaient, comme les dernières étincelles d'une brusque flambée.
Je tentai de les retenir mais mes gestes ne pouvaient que les détruire.
Je terminai la traversée du monde que j'avais construit, avec des signes, avec ma vie, avec une force.
Son nom est musique.

Je suis le créateur de ces mondes.
Un jour quelques-uns d'entre vous les exploreront.
Je ne suis pas l'homme obscur de ce moyen-âge moderne.
Ce n'est ni Hitler ni la bêtise ni la pauvreté que j'affronte.
Ni les tâches subalternes, ni la lecture de partitions inutiles, ni le handicap d'une mauvaise vue ou d'une santé fragile.
Je suis Anton webern et ce n'est pas dans ma vie de tous les jours qu'il faut retrouver mon aventure mais dans mon oeuvre,


((pour qui sait la lire)).


(orchestre: symphonie op 21.)

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VI

Moi, Anton Webern, j'aurais fait exploser ce systeme si...





15 septembre 1945
Il est tard.
Il est tard à Mittersill, il est tard dans ce pays montagnard.

Il est tard dans ma vie. Bientôt 62 ans.
Il y a six mois déjà que mon fils Peter est mort. sur le front. en Yougoslavie.
Pour quelle cause perdue?
J'ai le sentiment de sortir d'un temps obscur...toute cette haine, et ces morts.
Je traverse cette guerre par une sorte de miracle. Les nazis me cherchaient... J'ai vécu caché pendant la destruction de l'Europe.
Récemment ils m'ont trouvé.
Ils m'ont encaserné, en uniforme. dans la défense anti-aérienne.
J'ai entendu certains soirs la basse horrible des escadrilles américaines, avec son battement sourd.
Le ciel est bas, les nuages le tourmentent. Nul ne sait exactement d'où viendra la mort.
Chaque jour j'ai accompli des tâches fastidieuses , épuisantes.
Avec des inconnus pris comme moi au piége de la guerre j'ai porté des poutres et des sacs de sable.
Qu'aurais-je fait ? Moi, Anton Webern, homme isolé, travailleur de patience obscure...
Ah! dans toute cette obscurité une lampe a veillé, jamais éteinte : le travail!
Le travail est l'abîme où je me suis perdu. J'ai achevé de forger l'instrument commencé voici quarante ans.
Anton von Webern, fils de Carl, né à la fin du siècle dernier, en 1883, un 3 décembre , a tenté le Grand Oeuvre.
Et il l'a devant lui...à portée de la main !
Oh! ce fut avec modestie et sans aucune conscience de l'épreuve qui m'attendait, au début.
Si j'avais mesuré cette route, ce long chemin, aurais-je voulu toute cette nuit, toute cette solitude ?
Qu'importe, aujourd'hui l'instrument existe.
Il fallait sortir des territoires où Beethoven, Wagner et Mahler avaient oeuvré.
Il fallait quitter ces plaines où nous ne trouverions pas la renaissance.
Il fallait monter, vers les sommets, vers le froid aussi, l'air raréfié.
J'ai réduit le temps, j'ai mesuré parcimonieusement l'énergie.
J'ai chargé chaque atome de significations nombreuses.
Au début le texte m'a porté car je ne tenais entre mes mains que de brèves étincelles, des fragments d'énergie.
Puis j'ai réduit encore le possible, jusqugà "l'asphyxie".
Nous nous sommes désincarnés mon oeuvre et moi, j'ai entrevu ce qui est derrière la chair, derrière les muscles, les nerfs.
C'est une sorte de nombre qui m'est apparu.
Il croît comme un arbre et ses branches portent d'autres nombres.
Chacun exprime un possible et une nécessité.
J'ai banni le hasard et me suis tenu disponible.
Alors.. alors seulement j'ai "vu".

Et moi, Anton Webern, homme de patience obscure, de trame secrète et totalement voulue, je ferai exploser ce système en libérant son énergie, son incroyable énergie.
Il est 1945, septembre 1945.
En cette année le monde se souviendra que pour la première fois un grand alchimiste aura libéré l'énergie emprisonnée depuis ses origines.
Pas l'horreur d'Hiroshima, force brute, énergie de destruction.
La musique !
La musique pouvoir premier. Car elle charrie des significations et de l'énergie dans son flot.
Et si jamais encore elle n'a dominé le monde pour le contruire c'est parce qu'elle devait être épurée.
Et terriblement exacte.
Un jour je m'affranchirai des orchestres inexacts.
On me dit que bientôt le nouvel instrument apparaîtra.
Moi Anton webern je ferai exploser mon système.
Je ne laisserai pas l'occasion à mes futurs suiveurs d'en faire un musée de plus.
Je n'aurai plus à renoncer "à toute échappée vers la folie" et le nom sera prononcé.

Pourquoi serais-je descendu aux enfers dans cette vie si ce n'est pour en rapporter le feu?

Que ce qui est contenu se libére!

Que ce qui est microscopique se multiplie !

Que celui qui connaît les frontières de la discipline connaisse également sa puissance.




Moi,

Anton Webern,

j'aurais fait exploser ce système, si....





(Ricercar: réaudition.)



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